En ce début d’année 1916, le champ de bataille de la Grande Guerre est une impasse à ciel ouvert. La terre est lacérée de tranchées, verrouillées par des réseaux de barbelés s’étendant sur des kilomètres et balayée par le feu continu des mitrailleuses. Pour briser ce statu quo sanglant, une idée commence à germer des 2 côtés de la Manche : le cuirassé terrestre.
Pourtant, les premières réponses technologiques à ce défi vont donner naissance à des monstres mécaniques aussi lourds que maladroits. En Angleterre, les premiers chars Mark I (les fameux Tanks en forme de losange) déploient leurs chenilles tout autour d’une superstructure massive, dénuée de tourelle, où les canons sont relégués dans des casemates latérales. En France, les projets Schneider CA1 et Saint-Chamond ne sont guère plus mobiles. Il s’agit essentiellement de boîtes en acier blindé posées sur des châssis de tracteurs à chenilles Holt, souffrant d’un porte-à-faux avant qui les fait s’enfoncer dans le moindre fossé.

C’est dans ce contexte qu’une approche radicalement différente portée par un militaire visionnaire et un industriel pragmatique va voir le jour.
Le premier est le Général Estienne. Surnommé à juste titre “le père des chars” en France, il comprend très vite que la démesure des premiers blindés est une impasse tactique. Plutôt que de construire quelques forteresses roulantes hors de prix, lentes et impossibles à manœuvrer, il imagine une doctrine basée sur la polyvalence et le nombre. Pour concrétiser sa pensée, il lui faut un “cuirassé léger”, économique et agile, capable d’accompagner l’infanterie au plus près et d’être produit en grand nombre pour submerger les lignes allemandes.
Pour donner vie à cette vision, le Général Estienne frappe à la porte de Louis Renault en juillet 1916. L’industriel au nom bien connu, d’abord réticent car ses usines tournent déjà à plein régime pour l'effort de guerre (obus, moteurs d’avions, camions…), finit par se laisser convaincre. Louis Renault n’est pas un théoricien de la guerre, c’est un génie de l’organisation et de la mécanique automobile. Il aborde le problème sous un angle purement industriel et ergonomique ; le char doit être simple, compact et optimisé pour la production de masse.

Le fruit de cette collaboration va balayer d’un revers de main toutes les conceptions antérieures. Dessiné par l’ingénieur Rodolphe Ernst-Metzmaier sous la supervision directe de Louis Renault, le prototype du Renault FT est présenté à la fin de l’année 1916. Notez que la désignation FT est une désignation interne au constructeur, sans signification militaire particulière.
Là où ses contemporains empilaient les hommes et les armes dans la confusion la plus totale, le FT introduit une clarté géométrique absolue et qui restera une référence. Pour la première fois, un blindé adopte une configuration segmentée en 3 zones distinctes :
- L’avant pour le conducteur : placé au ras du sol pour une lecture parfaite du terrain
- Le centre au combat : une tourelle rotative à 360° abritant l’armement principal et le chef de char
- L’arrière à la propulsion : le bloc moteur, isolé du reste de l’équipage

Sans le savoir, Louis Renault et le Général Estienne viennent de figer l’ADN du char d’assaut moderne. Des plaines de la Somme en 1918 aux conflits du XXIe siècle, du M4 Sherman au Leclerc en passant par le Panther, chaque char de combat majeur construit dès lors ne sera rien d’autre qu’une évolution de cette formule magique inaugurée par ce duo.
