Au début de l'année 1918, l'A7V fait ses grands débuts opérationnels au sein des premières unités blindées de l'Empire allemand, les Sturmpanzer-Kraftwagen-Abteilungen. Formées dans le plus grand secret, ces compagnies comptent chacune cinq chars et sont destinées à appuyer les grandes offensives du Printemps. L'A7V connaît son baptême du feu le 21 mars 1918 lors de l'opération Michael près de St-Quentin, mais c'est un mois plus tard qu'il entre définitivement dans l'Histoire militaire. Le 24 avril 1918, lors de l'attaque de Villers-Bretonneux, treize A7V s'élancent dans le brouillard : c'est le théâtre du tout premier duel de chars de l'Histoire, opposant la section du lieutenant Biltz aux Mark IV britanniques.
C'est au cours de cette même journée mythique que le destin de l'A7V n° 542, baptisé « Elfriede », bascule.
Affecté au Schwere Kampfwagen-Abteilung 1, le blindé progresse à travers les cratères d'obus et le terrain défoncé du secteur de Villers-Bretonneux. Victime de sa masse colosale de trente tonnes et d'un centre de gravité placé bien trop haut, Elfriede bascule soudainement dans un fossé d'ancrage britannique et vient se coucher sur le flanc droit. Sous le feu croisé de l'artillerie et des mitrailleuses alliées, son équipage est contraint d'abandonner le géant d'acier immobilisé au milieu du no man's land.

La prise est exceptionnelle. Le 15 mai 1918, au terme d'une opération nocturne audacieuse menée sous le nez des lignes allemandes, des troupes françaises et britanniques parviennent à tracter le monstre hors de son trou. Pour les services de renseignement alliés, la capture d'un A7V pratiquement intact est une occasion inespérée de disséquer la technologie blindée de l'adversaire.
Une première étude préliminaire est diffusée par le Grand Quartier Général dès le 8 mai 1918, une semaine avant sa récupération, grâce au travail courageux de spécialistes qui explorent et analysent le char encore couché dans le no man's land. Le rapport pointe immédiatement une vulnérabilité critique : les volets des fentes de vision du poste de pilotage ne résistent pas aux balles perforantes APX françaises. L'analyse met aussi en évidence un jour de 12 mm autour de la coupole du canon, par lequel les éclats et les balles s'infiltrent facilement. Les retours britanniques confirment d'ailleurs que lors des combats du 24 avril, les tirs de mitrailleuses s'infiltrant par ces interstices ont infligé de lourdes pertes aux membres d'équipage.
Poussant l'évaluation plus loin, les services techniques réalisent durant la première semaine de juillet une série de tests balistiques complets sur la carcasse d'Elfriede.

Ces essais mettent en lumière une hétérogénéité surprenante dans le choix des aciers. Si les dalles métalliques recouvrant les flancs ont bénéficié d'un traitement thermique améliorant leur résistance balistique, les plaques formant la proue et la poupe ne sont constituées que d'acier doux ordinaire. La note n° 7161 du GQG datée du 5 juillet 1918 dresse un constat net sur les capacités de l'artillerie légère d'infanterie : le canon Puteaux de 37 mm Mle 1916 s'avère totalement impuissant contre la cuirasse de l'A7V, tout comme les obus de rupture ou explosifs tirés par le canon américain Bethlehem de 37 mm. La note souligne également la bonne protection globale des trains de roulement et des chenilles, quasi inaccessibles aux tirs directs de petit calibre.
Si la carapace blindée joue globalement son rôle contre les obus légers, les défauts d'ajustement du monstre d'acier trahissent sa conception précipitée.
Le tir de fusil ou de mitrailleuse contre les fentes de vision reste inoffensif avec des munitions ordinaires ou perforantes, les volets d'acier amortissant l'impact sans céder. En revanche, le danger devient mortel si une rafale soutenue parvient à concentrer ses impacts directement au centre des ouvertures pour s'y infiltrer. C'est donc cette faille que le GQG recommande d'exploiter en priorité.

Enfin, la dissection de l'engin révèle un point faible structurel majeur : l'absence totale de blindage sous le plancher du char. Avec une simple tôle de 3 mm d'épaisseur sous le châssis, l'ensemble des organes mécaniques et les réservoirs d'essence se retrouvent sans défense dès que le nez du char se cabre pour franchir un obstacle. L'expertise d'Elfriede démontre ainsi que la quête d'un blindage épais a été gâchée par des erreurs de conception et d'assemblage majeures, rendant ce géant bien plus vulnérable qu'il ne paraissait sur le papier.
